POURQUOI CE BLOG ?

Ce blog est destiné à donner un avis sur des films récents. Cela permet de partager une passion commune que l'on n'a parfois pas le temps de faire à cause de nos emplois du temps (sur)chargés.

Les coups de gueule contre les navets et les films qui n'ont pas affolés le cardiogramme ne seront pas évoqués. Il existe un très bon site pour cela : le site de NANARLAND

Bonne visite
Wilfrid RENAUD

samedi 19 janvier 2019

GLASS


Article de Frederic Serbource.
 Bien avant que les super-héros pullulent sur grand écran dans des univers se terminant en C.U., M. Night Shyamalan nous interrogeait déjà sur notre rapport à la mythologie issue des comics avec ce qui resterait sans doute comme un de ses meilleurs long-métrages, "Incassable". À travers David Dunn (Bruce Willis), un ancien sportif se découvrant des capacités surhumaines, le cinéaste réussissait le pari d'extirper des cases de BD ces figures superhéroïques pour les déconstruire dans notre réalité à la lumière d'une frontière entre le Bien et le Mal loin d'être aussi manichéenne qu'en version papier. À cet égard, le paroxysme de cette approche s'incarnait parfaitement dans le personnage d'Elijah Price alias Mr. Glass re-alias le Bonhomme de Verre qui révélait son statut de nemesis de Dunn dans un twist final offrant une relecture du film bluffante, marque de fabrique de l'auteur Shyamalan. Dix-sept ans plus tard, "Split" abordait la notion de crédibilité d'un super-pouvoir à travers Kevin Wendell Crumb, un personnage gouverné par vingt-trois personnalités différentes se donnant le nom commun de La Horde. L'avènement d'une vingt-quatrième capable de prouesses physiques hors du commun et répondant à la douce dénomination de La Bête faisait évidemment intervenir une interrogation surnaturelle sur sa nature tranchant avec un potentiel cas uniquement médical. Le fameux épilogue reliant l'univers de "Split" à celui de "Incassable" avec l'apparition de David Dunn prononçant le dernier mot du long-métrage, "Glass", laissait augurer une suite de grande ampleur réunissant ces trois "super-héros" d'un genre nouveau dans un ultime combat.



Dernier épisode logique de cette trilogie, "Glass" reprend là où on avait laissé nos héros et regroupe les deux thématiques des précédents films en une seule : la crédibilité du mythe du super-héros.
Débarrassé de l'omniprésence de Mr. Glass (logiquement interné pour ses crimes) sur ses agissements, David Dunn a trouvé sa propre voie de super-vigilante, Le Superviseur, en arrêtant les petits malfrats de Philadelphie grâce à ses pouvoirs et l'aide de son fils (et Bruce Willis le fait bien mieux que dans "Death Wish", rassurez-vous). Dans ce premier acte qui va le voir se confronter à La Horde, ces êtres dotés de super-pouvoirs assument pleinement leurs destinées mais en restant dans l'ombre d'un monde qui les ignore encore, du moins, n'ayant pas totalement conscience de leur étrangeté. Seule une psychiatre (Sarah Paulson) spécialisée dans les troubles de la mythomanie et plus particulièrement sur les spécimens se prenant pour des super-héros vient soudainement se mettre en travers de leur route et parvient à enfermer David Dunn et La Horde aux côtés d'un Mr. Glass végétatif dans un asile afin de les guérir.

 Démarre alors le second acte qui va amener à confronter le mythe super-héroïque à la réalité de son existence. En effet, la psychiatre va mettre en doute les capacités de ces trois personnages en les ramenant avec une vraie force de persuasion à une simple aberration médicale. Poussant de quelques crans encore plus loin la dimension méta de "Incassable", "Glass" fait de cette figure scientifique une espèce de chappe de plomb cherchant à freiner leur caractère super-héroïque pour le réduire à ce seul fantasme issu des pages de papier glacé que les trois patients se seraient appropriés. En poussant encore plus loin le sous-texte très malin de ce discours par sa portée multiple, on pourrait déceler chez ce personnage une volonté d'annihiler une nouvelle version de super-héros qui ne serait pas conforme aux codes du genre, c'est à dire tel que le courant mainstream des comics l'entend (coucou Marvel, DC & co qui vont en prendre plein la tête à partir de ce moment). Amenés carrément à douter de leurs propres raisons d'être, la vision offerte de David Dunn et Kevin Wendell Crumb par les deux premiers films en vient même à se fendiller dans leurs yeux et ceux du spectateur... jusqu'au réveil du fameux Bonhomme de Verre (ben oui, ça se fendille, il se ramène, logique).

M. Night Shyamalan avait débuté son aventure super-héroïque avec un sommet et il la conclut presque logiquement avec un autre. On pourra relever quelques petits défauts comme l'insertion hasardeuse des personnages connexes aux héros dans la première partie (le fils de David Dunn, l'héroïne de "Split" et la mère de Mr. Glass ont dû mal à trouver leurs places dans les grands enjeux qui se dessinent au commencement, ça ne dure heureusement qu'un temps et tous auront un rôle à jouer) mais comment ne pas jubiler devant ce qui ressemble à un final parfait aussi bien sur le schéma élaboré et enfin révélé de la trilogie que sur la destinée de chacun de ses protagonistes ? James McAvoy livre une fois de plus une performance hallucinante, explorant un peu plus la multiplicité des visages de Kevin et offrant les plus beaux instants d'émotion du film lors de ses retrouvailles avec le personnage d'Anya Taylor-Joy. Bruce Willis renoue avec un jeu intériorisé qui n'est plus synonyme de somnanbulisme et renfile son plus bel imperméable pour son rôle de super-héros à l'image christique en plein doute (aaah cette scène de la porte !). Et Samuel L. Jackson bien entendu, plus retors et intelligent que jamais dans son habit de Mr. Glass pour mener ses projets machiavéliques à bien. Comment ne pas saluer le conteur M. Night Shyamalan revenu en pleine possession de ses moyens aussi bien sur le fond que sur la forme pour mener à terme son histoire ? Comment ne pas saliver devant un film qui repousse les limites de la vision méta sur la définition même du super-héros dans des proportions démentielles en multipliant les degrés de lecture ? 
Et, enfin, comment ne pas prendre tout simplement son pied devant un film de super-héros tellement différent qu'il en fait le cœur de son sujet ? Personnellement, on ne voit pas, mais alors pas du tout.

samedi 12 janvier 2019

KATIE SAY GOODBYE

Article de Frederic Serbource 
Avec ce coin perdu d'Arizona où l'espérance d'un avenir meilleur est une idée obsolète dès la naissance, "Katie Says Goodbye" dessine un cadre bien connu des standards du cinéma indépendant américain. Le désert, des mobil-homes où une misère humaine stagne, laissée sur le bord de la route d'un monde extérieur qui avance sans elle, des habitants conscients qu'ils ont loupé le coche à un moment ou à un autre de leurs existences et dont la moralité s'adapte à leur façon de tromper un ennui permanent, un restaurant intemporel et seule grande activité de la bourgade en mouvement avec sa clientèle nomade de chauffeurs de poids-lourds... Vu le décor habituel de ce premier film de Wayne Roberts, on serait presque tenté de dire que l'on connaît déjà tous les contours de son héroïne avant de la découvrir : une serveuse rêvant forcément de s'échapper de cette prison à ciel ouvert pour des horizons meilleurs.
 

C'est bel et bien le cas mais rien ne nous avait préparé à la lumière émanant de Katie (Olivia Cooke), à cette espèce d'optimisme inaltérable qui, contre toute attente, est parvenue à survivre pendant des années malgré le pessimisme de ce cadre. Attention, le personnage n'est ni stupide ou naïf, non, Katie s'est simplement construit son propre système de croyances où la pureté de ses émotions est égale à sa détermination pour rejoindre un jour la destination de ses rêves, San Francisco.
En attendant ce moment, Katie se laisse guider par cette espérance en mettant tout en oeuvre afin qu'elle se concrétise au plus vite et en faisant des ombres qui l'entourent une force pour y parvenir. Le père qu'elle n'a jamais connu est ainsi devenu une présence invisible bienveillante auquel Katie s'adresse chaque soir avant de dormir. Sa mère (Mireille Enos) est une épave qui n'hésite pas à dépenser l'argent de sa fille avec ses nombreux amants mais ce n'est pas un problème, pour payer leur loyer, Katie travaillera le double... ou se prostituera.

 
Car, oui, aussi étonnant que cela puisse paraître vu la description du personnage, Katie entretient des rapports tarifés avec une grande partie de la population masculine du coin. Pourtant, cela s'inscrit parfaitement dans sa logique, elle ne voir absolument aucun mal à s'adonner à cette activité (le film nous fait ressentir assez bien la considération très banale que Katie a autour de cela malgré nos a priori forcément contraires) puisque c'est un des moyens qui lui permettra de quitter cette petite ville sans avenir. Elle a grandi avec une mère qui en faisait autant et a donc assimilé le fait d'utiliser son corps contre de l'argent comme un acte anodin pour augmenter rapidement le montant de ses économies. Seulement, cette manière d'agir est un venin hérité d'une mère qui ne s'est jamais considérée comme telle et ses effets d'abord latents vont prendre une ampleur dévastatrice lorsque les yeux amoureux de Katie vont croiser la route d'un repris de justice mutique (Christopher Abbott).
"Katie Says Goodbye" va alors précipiter son héroïne dans des ténèbres dont personne ne pourrait sortir indemne. Cet amour qui aurait dû être une nouvelle force pour l'accompagner vers la réalisation de son rêve va en fait devenir le catalyseur de tous les dégâts que son comportement insouciant a provoqué depuis des années. Le personnage aura beau tenter de stopper l'engrenage dont elle se retrouve prisonnière en essayant de mettre un terme à ses activités de prostitution, rien ne parviendra à stopper sa terrible chute où toutes les ombres qu'elle ignorait volontairement jusqu'alors vont reprendre leurs droits pour la détruire. Quelques piliers résisteront face à cette lame de fond comme ces figures parentales de substitution incarnées par une serveuse plus âgée (Mary Steenburgen) et un habitué de sa "clientèle" (Jim Belushi) mais, au final, ces rares remparts auxquels Katie tentera de se raccrocher ne pourront rien ou si peu face aux abysses auxquels la jeune fille paraît désormais destinée.
 
Alors que les plus terribles épreuves s'accumuleront sur les épaules de la petite serveuse jusqu'à nous laisser imaginer une fin de parcours d'une noirceur sans nom, "Katie Says Goodbye" nous prendra complètement à revers sur le terrain de l'émotion en allant puiser une nouvelle fois dans la volonté de son personnage dont on n'avait en réalité à peine mesurer l'étendue. Pendant que l'on peinera à se relever de tout ce que Katie a subi, l'héroïne, elle, nous aura précédé et nous irradiera une dernière fois de toute sa lumière, de cette force que tous ont essayé de mettre à terre sans y parvenir. Ce qu'on avait pris comme une simple flamme chez le personnage était en réalité un buisson ardent dont la puissance atteindra des sommets avec ce fameux "goodbye" tant espéré de Katie...

Évidemment, "Katie Says Goodbye" doit beaucoup à la prestation exceptionnelle d'Olivia Cooke dont la caméra de Wayne Robets nourrit le film grâce la subtilité et la sensibilité de son jeu souvent en gros plans. À l'instar de son personnage, l'actrice brille, constamment, avec ce fabuleux portrait de femme, écrin parfait pour renforcer ce sentiment d'une comédienne qui cesse de monter en puissance dans une filmographie éclectique. Mais, la réussite de "Katie Says Goodbye" est aussi à mettre au crédit de la justesse de la vision d'ensemble de Wayne Roberts. Pour son premier long-métrage, le cinéaste évite astucieusement tous les directions attendues vers lequel ce sujet très connoté "indé US" le prédestinait. Non seulement, "Katie Says Goodbye" nous attache et nous surprend par le caractère si particulier de son héroïne mais le film parvient à creuser un minimum tous les personnages gravitant autour au lieu d'en faire les leviers habituels sur la route d'émancipation de la jeune femme. Ainsi, Mireille Enos aura l'occasion de montrer les failles de cette mère consciente de ses manques mais auxquels elle ne peut remédier, Christopher Abbott de traduire toute la détresse de son personnage ayant cru trop vite à l'innocence de ce nouvel amour comme possible rédemption ou encore Jim Belushi de construire en quelques regards un rôle pas facile oscillant entre une tendresse véhiculée par de réels sentiments et son statut pas vraiment enviable d'habitué des faveurs sexuels de Katie...

Bref, "Katie Says Goodbye" est sans doute ce que le cinéma indépendant US peut nous proposer de meilleur lorsque celui-ci s'empare de ses ingrédients les plus classiques pour chercher à leur donner un traitement inédit et non pas de les répéter à l'infini dans une formule connue de tous. Si l'intelligence de cette approche s'ajoute au réel investissement de son auteur pour ses personnages et à des comédiens conscients qu'on leur offre là des rôles en or, on obtient une pépite comme on en croise trop rarement. Au revoir, Katie, et merci.

 

LES FRERES SISTERS


Article deWilfrid RENAUD 
Un western réalisé par un de nos meilleurs cinéastes vivants, ce n'est pas commun. Le résultat est assez surprenant. Hors-norme. Loin des envolées lyriques américaines ou des films de Sergio Leone. Il y a une espèce de touche franco-canadienne rafraichissante.
D'abord parce que le film est tiré du roman de Patrick DeWitt romancier canadien
Ensuite la musique d'Alexandre Desplat, alliée aux images d'Audiard, donne un ton résolument moderne à ce western crépusculaire.
Deux frères, Charlie et Eli Sisters (respectivement Joaquin Phoenix et John C. Reilly) , hommes de main d'un homme puissant, appelé le Commodore, sont de vraies machines à tuer. Ils doivent retrouver un homme, Hermann Warm (Riz Ahmed) un chimiste qui a trouvé le moyen de découvrir l'or dans les rivières, d'une manière révolutionnaire. Une de leurs connaissances, Morris (Jake Gyllenhall) s'emploie à les y aider, à quelques jours de cheval des deux frères, ayant retrouver la trace d'Hermann.
Sur un postulat de départ un peu classique, l'histoire va rapidement prendre une autre tournure via l’appât de l'or.

Tous vont s'unir grâce à la redoutable invention d'Hermann, aussi efficace que dangereuse car elle sera leur perte, brisant leurs vies et leur rêve de richesse.
 

Mais c'est surtout une subtile analyse d'une relation fraternelle qui est proposée ici. La bonne idée est d'avoir mis plus en valeur le comédien John C. Reilly (aussi co-producteur du film), excellent acteur trop souvent cantonné aux seconds rôles. Si le personnage de Joaquin Phoenix est monolithique par son coté brute de l'Ouest, ayant fait un parricide dans sa jeunesse, à la fois fou et sanguinaire, celui de Reilly est plus profond. On y découvre un homme, entrainé malgré lui dans les tueries et les fusillades, qui ne souhaite que la paix mais se doit de protéger son frère.
Les combats au revolver sont ici d'une autre trempe. Ce n'est souvent que la poudre qui s'enflamme au cœur de la nuit et déchire l'obscurité avant de trouer sa cible (le travail sur le son a été accentué pour que chaque coup résonne comme la foudre) quand Jacques Audiard ne manie pas avec talent l'art délicat de la suggestion. Tout aussi efficace, voire plus, qu'un sanglant effet gratuit.
Les colts parlent, les hommes beuglent leur présence avant un combat mais tout reste suffisamment maitrisé pour ne pas sombrer dans la vaine caricature.
Et le film nous offre, à contrario de se qu'on aurait pu penser avec ses deux desperados, un happy-end plutôt apaisant et quasi bouddhique.

 

samedi 15 décembre 2018

UNDER THE SILVER LAKE



Article de Gaëtan Wildwood
Après la claque cinématographique que fut "It Follows" en 2014, qui en se frayant un chemin à travers un bon nombre de productions horrifiques sans âme et vides, arriva à redonner au genre un niveau d’élégance et de virtuosité que l’on avait rarement vu depuis les années 70-80, le jeune réalisateur/scénariste David Robert Mitchell est revenu enfin avec un film tout aussi étrange présenté dans la sélection officielle du festival de Cannes tout en divisant par la même occasion le public.

Under The Silver Lake est un film noir et tortueux, sorte de Palma-Esque, qui nous offre une plongée dans un Los Angeles labyrinthique, au cœur d'une sale enquête nébuleuse orchestrée par un privé amateur/glandeur.
Jeu de pistes savoureusement étrange et d'une tristesse et d'une mélancolie dévastatrices (comme... It Follows), le film, qui mélange les genres avec une rigueur rare, croque les errances paranoïaques et absurdes d'un homme pathétique et impuissant joué par un Andrew Garfield qui livre encore une fois une performance admirable, très proche de ses débuts dans Boy A.

L'acteur campe ici un anti-héros nonchalant, somnolant, attardé et gauche, biberonné à la pop-culture, qui va peu à peu se plonger dans une enquête haute en couleurs, truffée d'indices obscurs et de patterns perdus dans des boites de céréales ou des vinyles (l'utilisation de How to Marry a Millionnaire relève du génie). Son allure de grand dadais un peu perdu n'aura jamais été aussi bien mise à contribution. David Robert Mitchell continue après ses courts-Métrages et son It Follows sa dépiction de l'adolescence comme une malédiction, où sexe, violence, désillusion et paranoïa se mêlent dans une vision nihiliste. Cette quête identitaire d'un personnage qui ne sait plus à quel moment ça a foiré est parfaitement mêlée à une description de la civilisation qui l'entoure, où tout le monde est perdu dans une utopie lointaine. Entre ses sectes new age, ses prostituées carnavalesques, ses hipsters superficiels, ses voisines habillées comme dans un porno ou ses individus de la haute société érigés en pantins dans des fêtes décalées, Los Angeles ressemble à un gigantesque théâtre humain libidineux au-delà d'un ville de cinéma pure. Un fabuleux décor incitant à un voyage initiatique halluciné, où le réalisateur cite Lynch, Hitchcock, De Palma ou Altman, ainsi que bon nombre de références au jeu vidéo, aux comics, la publicité ou à la musique, autant de pièces dans cet échiquier géant labyrinthique en proie aux souvenirs subliminaux et messages cachés. La manière de filmer les rues ou ses habitants renvoient à Mulholland Drive, le côté thriller à Vertigo, Fenêtre sur Cour ou Blow Out, la déambulation et le ton peuvent faire penser à The Long Goodbye ou Southland Tales, mais on est véritablement dans un film de David Robert Mitchell, qui digère un nombre incalculable d’œuvres pour fournir un film unique, sorte de polar LA noir cathartique et terminal, somme de tout un pan du cinéma.

 La mise en scène demeure un pur délice, entre mouvements fluides, travelings déstabilisants ou plans longs aériens et plein de grâce, chaque image transpire le cinéma, magnifié par la photographie sublime de Michael Gioulakis (It Follows, Split, Glass, Us). Disasterpiece, déjà auteur de l'OST de son précédent film, revient dans une composition digne de l'âge d'or 50's-60's, le tout parvenant à apporter une atmosphère étrange, excitante, effrayante et énigmatique. Rupture de tons, richesse thématique, narration ambigüe, accumulation de pistes, scènes enivrantes et délires métaphysiques...on pourra pinailler sur la destination, moins marquante et intéressante que le voyage en lui-même, mais ce serait oublier la cohérence absolue du propos et de l'expérience unique que représente cette plongée sous le Lac d'Argent, et la preuve que David Robert Mitchell est un cinéaste à suivre de très près.

Bref pour conclure, Under the Silver Lake restera un film singulier, totalement barré à la beauté spectrale fracassante et organique, 2h20 de proposition de cinéma audacieuse...Une pépite à voir comme une œuvre complexe mais lisible et sensiblement hermétique, qui demande que l'on s'y perde aveuglément pour en capter toute sa rareté et sa singularité. Du trés bon cinéma souvent biberonné aujourd'hui aux mauvaises comédies françaises et autres blockbusters américains sans saveur comme les films de super-héros. 


 

jeudi 6 décembre 2018

BOHEMIAN RHAPSODY

Article de Wilfrid RENAUD

Freddie Mercury & Rami Malek
Dire que Bryan Singer tient peut-être là le meilleur film de sa carrière serait réducteur et ce serait vite oublier "Usual suspect" et les quatre volet de la saga "X-men", qui l'ont confortablement installé au box-office. C'est d'ailleurs d'autant plus rageant de voir que son nom n'est même pas crédité au générique suite à sa brouille plus que douteuse avec la 20th Century Fox....Bref, passons sur l'ingratitude des producteurs, "Bohemian Rhapsody" est devnu en un mois un véritable succès au box-office et curieusement flotte encore dans mon esprit plusieurs jours après sa vision.
Le vrai challenge de Bohemian Rhapsody étant d'interpréter la diva du groupe Queen, il est hallucinant de voir Freddie Mercury, carrément réincarné dans l'acteur Rami Malek. Celui-ci apporte à la fois toute la flamboyance nécessaire et toutes les fêlures de la rock-star avec une subtilité rare et parfaitement retransmise à travers la caméra de Singer. Un Oscar ? Un Queen d'or oui. Et version XXXL, s'il vous plaît.

Acteur surtout connu pour la série, Mr Robot, il marque le film de son empreinte et place la barre des très haut dans la performance d'une interprétation d'un personnage connu. Le play-back est nickel et fort heureusement, le film a conservé la véritable voix du chanteur lors des scènes de concert, au contraire de "Nina" où l'actrice Zoé Saldana reprenait elle-même les tubes de Nina Simone. Quand des interprètes marquent des tubes de façon aussi foret, il est quasi-impossible de les imiter et encore moins de les surpasser.


Le film retrace donc la carrière du groupe des années 70 jusqu'au concert au stade de Wembley pour le Live Aid en 1985.
Si l'homosexualité de Freddie Mercury n'était plus un secret pour personne, ses excentriques et provocatrices tenues de scène parlaient d'elles-mêmes, ce qu'on sait moins en revanche, c'est qu'il s'était fiancé avec une femme, Mary Austin, qui restera le grand amour de sa vie, longtemps après que leur relation soit devenue platonique, dés lors qu'il assuma sa sexualité. Dans ce rôle inattendu, Lucy Boynton tire remarquablement son épingle du jeu dans un casting essentiellement masculin.
 
Bryan Singer a su éviter l'écueil des bars et boites de nuit gay SM sordides, le peu que l'on voit est largement suffisant lors des errances nocturnes du chanteur, pour se consacrer plus aux sentiments, ici les hommes s'embrassent, s'aiment et se séparent comme n'importe quels couples hétérosexuels.

Freddie Mercury, évidemment, est plus mis en lumière que les autres membres du groupe, qui deviennent des seconds rôles sans devenir des faire-valoir, même si on aurait aimé en savoir plus sur leur vie privée où chacun a fondé une famille et eut des enfants. On voit en revanche dans une belle séquence, la fabrication dans un de leur album phare de leur carrière, "A night of opéra" où chacun essaye d'apporter sa chanson. "Bohémian Rhapsody" naitra de cette session, empreinte d'humour à travers les essais expérimentaux et les innombrables répétitions.  
 
Les trois autres musiciens sont complémentaires du leader du groupe, on les voit lui tenir tête quand il pousse le bouchon de la provocation un peu loin et quand il se trompe sur ses décisions mais il est incontestable que le groupe Queen n'aurait pas été aussi loin sans sa créativité, souvent mal perçue par les producteurs, et qu'il n'aurait même jamais vu le jour.

Le film dépeint un artiste, à la fois entouré de parasites et empli d'une solitude désarmante, quand il n'est plus en tournée ou en train de composer avec ses comparses, où le spleen, la drogue et le sida auront au final sa peau à l'âge de 45 ans. 
 
Quasiment tous les tubes du groupe sont présents de la chanson titre à  "We we will rock you", rêvé par Brian May, le guitariste, et concrétisé par le groupe, où le tempo lors du concert donne au spectateur la furieuse envie de se joindre à l'unisson.
Après un détour par une tentative de carrière solo en Suisse et une réconciliation sous forme d'excuses solennelles  avec ses comparses, la séropositivité de Freddie Mercury est abordée par quelques scènes pleines de pudeur mais qui mettent la larme à l’œil, comme celle où il annonce sa maladie au groupe.

Alors que le chanteur avait des baisses de cordes vocables qui mettait leur future performance en danger, le film se termine par le concert à Wembley lors du Live-Aid, organisé par Bob Geldof, séquence d'environ 20 minutes d'une énergie inouïe, d'une communion avec le public imparable, et qui est le contre-pied de cette solitude assassine. 




Au final , le groupe Queen aura été sa vraie famille.
Et ses enfants...Tous ses milliers de fans.